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La naïveté féconde – Partie 2

L’érable faisait donc face à la maison de Mme Legrand, et à coté c’était celle des Grenadier. La première est rose et la deuxième, jaune. C’est assez logique puisque les couleurs de façade dans notre quartier s’alternent tout le temps. Rose, jaune, rose, jaune, rose, jaune, rose, jaune, c’est un défilé militaire de soldats de sucre.

La maison des Grenadier donc était toute pareille à la nôtre et à celle de Mme Legrand. Simplement forcément il y avait des détails qui changeaient. La première chose bien sûr, c’était le jardin. Le jardin des Grenadier était magnifique. Premièrement il y avait des buis taillés, ça faisait très classe. Mais ce n’était pas taillé genre essai de sculpture moderne. Non. C’était taillé mais je ne pourrais pas très bien vous décrire comment. Disons que c’était taillé de manière à ce que ça vous laisse dans l’œil cette impression de déjà vu et de nouveauté tout à la fois, mais tout en simplicité. Voilà en fait comment c’était taillé, pour tout vous dire. Et en plus de ça il y avait des fleurs, mais pas trop. Ça c’était le défaut de Mme Legrand. Trop de fleurs, trop de couleurs, trop de tout, et ça faisait qu’on entrait dans son jardin comme dans une arrière salle de musée dans laquelle on trouve des choses magnifiques mais dont ne peut absolument pas juger. Donc les Grenadier avaient du goût. La seule chose qui détonait, bien sûr, c’était le barbecue (que l’on ne découvrit que bien plus tard). Il était là comme un cheveu sur la soupe. En l’occurrence c’était le vieux sur l’ardoise des vainqueurs. Je sais pas d’où il sortait, mais en fait je crois que ça devait être une sorte de récupération de guerre, je ne sais pas, un truc qui aurait servi un jour à réarmer les mitraillettes et qui aurait été réemployé pour autre chose, à défaut de baïonnettes ou autres objets de violence fédérale, à la cuisson des volailles et des brochettes en kit. Nous on comparait ça à un tank médiéval, et d’ailleurs ça nous faisait bien rire.

Ce qui faisait moins rire c’était bien sur le couple en lui-même. Parce que je ne vous ai pas tout dit. Ils étaient bien sûr le couple parfait comme voisins et amis particuliers, mais en ce qui concerne le couple, c’était les tranchées ouvertes et réactualisées au goût du jour. Qu’est-ce que ça bazardait, mon dieu, à croire qu’on se trouvait sur un champ de mine quand on pénétrait l’enceinte de leur villa. Parfois même ça nous glaçait dans le dos de penser que quand même, ils n’étaient mariés que depuis deux ans et déjà c’était la foire totale. Malgré tout ils faisaient des efforts flagrants. Quand nous étions là ça faisait plutôt office de guerre froide.

Ça n’avait pas été toujours comme ça. Quand ils sont arrivés au début tout laissait présager de la romance idyllique, avec papillons fleuris et autre. Mais, somme toute, ça a été de courte durée ce panache d’or blanc, et même qu’on a été les derniers à s’en rendre compte. Comme quoi, il ne faut pas croire, on n’était pas aussi bons qu’on croyait. Le génie a ses limites et d’ailleurs ça s’appelait même pas du génie. C’était de la présence d’esprit. Parce que tout ce qu’on a fait on l’a fait en parfaite connaissance de cause.

Prenez par exemple notre voisine Mme la Folle, c’est comme ça qu’on l’a appelée d’entrée quand on a eu repéré son petit manège, et ça lui est resté si bien que j’ai oublié son propre nom, ce qui n’a pas une très grande importance puisque celui-là lui colle parfaitement à la peau. Donc si on la prend, elle, comme exemple, on voit direct que notre technique, qui avait déjà été perfectionnée par l’habitude à ce moment-là bien installée déjà, était parfaitement concise et visait un but bien précis. Il n’y a pas eu d’hésitations, de fourmillement de questions stéréotypes et de défaut de conscience. Non. Tout a été lancé, tout s’est terminé. C’était une orchestration parfaitement jouée et parfaitement menée à terme. On n’était pas peu fiers, j’avoue.

On a commencé tout d’abord par la suivre. Forcément, c’était facile, elle ne se doutait de rien, et même on n’aurait pas eu de mal à l’accompagner devant sa porte sans qu’elle ne s’en étonne d’aucune sorte. Le jour où on s’est ainsi lancés la tête la première dans toute cette histoire – parce que si Mme Legrand avait été la première à réellement nous inspirer notre procédé Mme la Folle avait en tout cas été le premier sujet de notre étude – c’était un jour qui fut à jamais gravé dans nos mémoires. Il n’était pas pourtant de ces jours où tout vous semble comme recouvert de cette sorte d’aura et où une espèce d’impression vous dicte que ce jour-là, même s’il ne s’y produit rien de spécial, vous vous en souviendrez toujours. La couleur du ciel particulièrement bleue ou bien la couleur de la lumière. Ce jour-là était au contraire très banal et vous auriez pu vous y trouver d’ailleurs sans remarquer quoi que ce soit de spécial. Et pour cause : il ne s’est rien produit de spécial ce jour-là. Simplement on était comme ça à jouer sur l’asphalte gris, au milieu de la rue, et puis on a vu Mme la Folle qui arrivait de par la droite. Ce n’était pas qu’elle avait l’air différente de d’habitude, ni que quelque chose dans ses gestes où dans son allure nous aie parut suspect. Simplement elle a attiré directement notre regard, par un hasard qui faisait bien les choses, puisque c’est à ce moment-là que d’une intuition commune nous avons décidé comme ça que son air était étrange et qu’elle méritait qu’on la surnomme autrement que par son vrai nom de famille. Après ça on a tout de suite remarqué qu’elle avait un problème effectivement, mais bien plus grave que tout ce à quoi on aurait pu s’attendre, et notre enquête a pour ainsi dire, été fructueuse.

Ce n’est pas longtemps après ça que Mme Legrand a disparu. Je crois même que ça devait être simplement deux ou trois semaines plus tard. Le voisinage s’est tout de suite inquiété, bien sûr, et ça c’était parfaitement normal. Nous bien sûr on savait. On a eu l’occasion, quand même, d’être interrogés par les enquêteurs. Eux ne savaient rien, et, je vais vous dire, n’ont même jamais rien su. Malgré tout je suis bien triste que tout ça ait commencé de cette manière-là. Je veux dire que malgré tout on l’aimait bien nous Mme Legrand, et c’était triste que comme ça elle ne soit plus là. En plus de ça, ça nous privait des gâteaux à la cannelle.

Faut dire que personne ne s’y était attendu, et comme ça on la trouvait nulle part donc on s’est rendu compte qu’elle n’était plus là. Mais où ? Alors on a cherché, tout le monde s’y est mis. Nous on avait très peur à cause de ça mais on n’a pas eu droit de suivre les adultes et on s’est fait enfermés dans nos maisons à double tour sous ordre de n’ouvrir à personne. Faut dire qu’on avait des raisons d’avoir peur.

Il y avait une lune gigantesque, sur ça je ne rigole pas : c’est la vérité. Elle était énorme et ronde comme un œil étrange qui regardait la terre et surveillait tout ce qui s’y déroulait. Elle était comme un témoin occlusif qui savait tout et c’était ça franchement qui foutait le plus la trouille. On a, nous, rien vu, mais tout s’est finalement passé un peu trop vite. C’est pas facile de se dire adieu, et de regarder comme ça l’autre partir, le regarder partir, le regarder partir et ne rien pouvoir faire. C’est la mort qui tue. C’est bête à dire mais c’est vrai, elle nous prend au ventre comme ça, les adieux qui nous surprennent et qui surprennent d’autant plus qu’ils se passent, et finalement ils font partie de la réalité même si nous on ne l’imaginait pas et que même on n’y pensait pas. Alors on regarde la lune comme ça, et on regarde son œil de verre qui frémit sous le vent, et puis le vent d’ailleurs soufflait sur les vitres et le carreau sec, et nous nos yeux pour le coup n’étaient pas secs. On était tristes, il ne faut pas croire. Les adieux sont toujours difficiles. C’est la mélancolie qui ressurgit. On est tous comme ça. On tourne en boucle les images du passé dans sa tête, et on se dit à chaque tour de manège que tout ça c’est finit et que ce ne sera jamais plus pareil. Et on imagine après ça toutes les choses qu’on aurait pu faire et qu’on aurait voulu dire encore, et faire encore, et tous les sourires et les regards qui disparaissent comme ça de l’avenir. Alors tout à coup l’avenir ne nous appartient plus. On l’avait apprivoisé, il reprend le large. Et tout loin là-bas il nous fait un signe pour nous montrer qu’il ne nous oublie pas, mais du coup ça ressemble plus à une menace qu’autre chose. Alors la lune éclaire le champ de nos rognements, et elle est comme un lampadaire blanc qui nous comprend et qui nous berce.

A cause de cette lune énorme comme ça, le paysage ressemblait plus à une aire d’atterrissage d’aéroport avec projecteurs et signaux lumineux, qu’à autre chose. L’air était plutôt froid, la pluie avait rendu le sol humide et les pieds y laissaient des traces d’eau en relief sur la couche de gouttes amassée sur la route. Ne regarde pas dehors, avait dit maman. Moi au contraire j’ai regardé. On était tous trop curieux. Il faisait si clair qu’on y voyait aussi bien que lorsque pendant les orages un éclair fend les cieux et transforme le monde en un océan de lumière blanche. L’atmosphère était de celles qui vous humidifient le cœur et vous font vous sentir comme plongé dans un bain forcé. Les yeux vous semblaient lourds de peurs et d’angoisses, et la rue d’ailleurs était tellement différente de d’habitude qu’elle semblait vouloir vous avaler de ses anneaux morbides. Elle était comme un reptile couché là, avec ses lampadaires jaunes qui laissaient sur le sol des taches comme des yeux sans paupière. Et il bougeait, le reptile, il bougeait, il se mouvait, déplaçant les maisons tout autour, et d’ailleurs nous on était bien content d’être enfermés à l’intérieur. C’était un monstre de la vengeance blotti là dans le creux entre les murs, lové dans son lit comme une rivière, et qui nous observait, et qui nous attendait. Et Mme Legrand avait disparu, et la lune nous surveillait de son iris gigantesque, et les arbres battaient du tambour. C’était un orchestre énorme et qui jouait le bal des vampires. Comme ça. Dans nos veines.

Le remord ça ne marche pas, c’est comme ça. Simplement pour ceux qui ne savent pas ce qu’est vraiment la vie. Qui n’ont pas encore compris. Que tout ça n’a pas de sens. Ne pleurez pas sur moi, je sais ce que je dis. Le froid de la lame. Les cloches. Le sang. Qui mieux que moi pourrait vous dire qui nous sommes ?

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