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La naïveté féconde – Partie 3

Nous sommes arrivés, nous, je veux dire moi, mon frère et mes parents, environ je crois un ou deux ans avant l’arrivée des Grenadier. C’était donc à peu près quand, ça y est, on avait bien ancré nos habitudes que eux ils sont arrivés. Et il faut que je vous parle du jour où ils ont pendu leur crémaillère.

Premièrement, c’était en mai. Un très joli mois de mai, un de ceux qui commencent comme un été et finissent comme un début de printemps. Nous étions dans ce jardin magique. Ce jardin de fées, avec, sur l’herbe, de la rosée. Le ciel avait perdu sa couleur des adieux et nous étions aux anges. Nous étions, à ce moment, des anges. De vrais anges aux sourires radieux, le sourire des enfants. C’était avant toute cette histoire.

Le barbecue était rangé dans une remise. C’est là qu’on l’a trouvé. On l’a surnommé, comme je vous l’avais dit, le tank, et ça nous est venu tout de suite. Je veux dire par là qu’on n’a pas réfléchi des heures pour trouver ce surnom-là. Il a, ce tank, animé nos jeux de guerre pendant les deux années qui suivirent. C’était bien pratique, un tank à nous tout seul, pour nous refaire ces films de guerre, mais en mieux, forcément, et manque de figurants oblige, quand on était mort on s’étendait les bras en croix par terre, puis on se relevait en riant et reprenait part à la bataille. La mort n’avait aucun pouvoir sur nous. On était assassins, soldats, meurtriers, morts, victimes, innocents, bourreaux, on était tout. On était avant tout des enfants. Qu’est-ce qu’on s’est amusés dans le jardin des Grenadiers. C’était un désert riche de sable d’imagination. Un trésor inépuisable.

Du reste, les adultes nous laissaient tranquilles. Nos jeux ne les concernaient pas. D’ailleurs, c’est normal, c’était nous qui calquions nos jeux sur le jeu des adultes. Ce n’était pas le contraire. On s’inspirait surtout des films de guerre, mais pas seulement, il y avait aussi du James Bond et parfois un peu de nos dessins animés déferlait aussi sur cette vague immense. On était nous les pros du surf. On s’amusait comme ça, c’était une sorte de parc d’attraction dans lequel on était forcés de zigzaguer entre les jambes de nos parents et voisins pour réussir nos périeuses missions. On réussissait toujours. On était les as de la guerre. Les as du camouflage aussi.

Ce jour-là de la crémaillère, ce fut donc le jour de notre première rencontre avec le tank. Ce fut aussi le jour où l’on commença réellement à s’intéresser au passé. C’est là qu’on a commencé à voir tout ce qu’on pouvait en tirer, et tout ce qu’on pouvait en apprendre, et qui nous servirait pas seulement maintenant mais pour toute nos prochaines années à venir. On avait raison. Ça nous a toujours servi et à moi ça me sert encore.

Pourtant le jour où on a découvert ce barbecue, on ne connaissait pas encore grand-chose à propos du passé. On était un peu novices, on savait bien sûr les grandes lignes, je veux dire même les très grandes lignes parsemées des minuscules détails insignifiants racontés par les grands-parents. Cela formait une sorte de suite discontinue à laquelle on ne comprenait pas grand-chose, si ce n’est qu’il s’était passé à cette période beaucoup de choses intéressantes. Faut dire que les grands parents savaient de quoi ils parlaient, et eux ils ne nous révélaient que le must du must. Celui qu’on garde pour la fin. A eux, c’étaient les rescapés des chercheurs d’or qu’on retrouvait devant nos yeux tous les week-ends.

Faut croire que la différence d’âge entre eux et nous était moins importante que celle qui nous séparait des véritables adultes. Eux, c’était comme nous les explorateurs de l’inconnu. Toujours prêts pour de nouvelles expériences.

Durant cette pendaison de crémaillère, il y a eu cette découverte sensationnelle. Je vous ai déjà raconté mais je dois vous redécrire la scène. Parce que c’était ça le plus fabuleux. Cette scène d’apparition. On jouait nous tout d’abord sur la pelouse. On s’était mis dans l’idée de lancer un jeu de cache-cache. C’est là qu’on a fait la découverte, parce que nous étions tous partis en courant dès le décompte commencé, et puis le décompte est arrivé à zéro, et on s’est fait trouver les uns après les autres. Faut dire qu’il y avait pas non plus des cachettes incroyables dans ce jardin, surtout qu’on n’avait pas repéré les meilleures planques. Et puis comme ça on s’est tous retrouvés ensembles, mais y manquait toujours Frédo. Frédo c’est le fils de la voisine folle. Je vous le rappelle au cas où vous auriez oublié. Donc comme on ne le trouvait pas et qu’on n’avait pas envie de passer non plus trois plombes à le chercher, on s’est tous lancés dans la recherche. On s’est tous à un moment dirigés vers cette remise, qu’on avait déjà calculé mais qui était fermée avec un verrou. Puis on a vu que par derrière, la terre avait été grattée sous les planches, ce qui faisait qu’on pouvait s’y glisser en écartant une lamelle qui était mal accrochée. Donc on est rentré là, enfin pas tous bien sûr, mais Jimmy y est rentré en premier, et là il a bien sûr trouvé Frédo, mais surtout il nous a crié à nous de venir parce qu’il avait trouvé un truc génial. Là on est rentrés à notre tour. On était quatre à l’intérieur de cette petite remise, mais ça tenait quand même, on était un peu serrés mais ça allait.

Après avoir rampés dans la poussière, nous étions tous les quatre debout serrés, nageant dans une fumée opaque aux impressions fantomatiques, brune et vaguement empreinte de passé et d’histoire, comme torturée déjà par les morts par étouffements quelle avait dû suggérer. Elle était donc dense et on n’y voyait pas grand-chose. Le toit laissait filtrer quelques minces raies blanches qui se décomposaient en arc-en-ciel sans couleurs, et qui faisaient sur le sol comme des trous de lumière bombardés là au hasard et qui formaient des explosions de scintillements sur les poussières en suspensions. On était, vraiment, au milieu d’un autre monde, et d’ailleurs on l’a tout de suite sentit.

Les copains nous ont alors montré ce qui les avait poussés à nous appeler comme ça à venir nous agglutiner dans cet espace si étroit que ça faisait comme un caveau où nous aurions été enterrés vivants. Il y avait, dans un coin rempli d’ombre, cet amas de ferraille obscure et qui luisait un peu sur les contours. C’était de l’acier gris. On a regardé comme on a pu, parce que bien sûr vu les conditions extrêmes (dans lesquelles nous étions comme en apnée) on était un peu obligés de se tordre le cou et de regarder de travers, entre les oreilles des autres, ou bien contournant une épaule ou un bras, mais on observait tous cette chose, cet objet tombé du ciel, cette masse étrange, ce cercueil sur patte, bref, ce barbecue aux allures de vieillard et qui était là comme un dernier témoin qui nous parlait à nous de tout ce qu’il avait vécu ou vu. La poussière voulait pas redescendre, mais en nous habituant à l’obscurité on pouvait voir au travers comme à travers des rideaux transparents et aux reflets roux. Le soleil laissait sur chaque chose cette couleur jaune et ocre qui sentait le grenier et qui provenait de la poussière qui flottait dans l’air. On ne pouvait pas bouger, à peine respirer, mais nous étions là comme effarés devant la lumière de l’aurore attendue. Pas un mot. Pas un souffle. Que des yeux qui regardent. Qui admirent. Qui ressentent la multitude des possibles que recèle ce rescapé fidèle.

Enfin, nous avons entrepris de ressortir les uns après les autres de cette cabane de bois et, une fois à l’air libre, nous avons humé l’air comme au jour de notre naissance. C’était vraiment un magnifique jour de mai. Nous n’avions plus l’envie de jouer. Nous nous sommes assis. Nous avons respecté le silence un moment, et puis force de l’âge oblige, nous sommes repartis dans nos courses incroyables et nos jeux incontrôlés. La page était passée, le rideau était retombé dans un souffle. Les adultes, eux, n’ont rien aperçus, ne se sont doutés de rien, et même je crois qu’ils n’ont même pas vu qu’il existait dans ce jardin une remise secrète. Nous, on savait. On était les seuls. On était les enfants.

A partir de ce jour a commencé la véritable enquête. Je veux dire l’enquête qui nous a portés jusqu’au bout de nous-même, et qui nous a fait comprendre comment nous fonctionnions vraiment et ce que nous recherchions. Nous n’avions plus besoin d’idéaux. Nous étions. Je veux dire, nous existions. Cette atteinte incroyable qu’avait eu le passé sur nos rêveries était telle qu’elle nous avait fait franchir ce fossé fabuleux qui sépare habituellement la réalité de l’imaginaire, et pour cela elle nous avait propulsé dans des lieux incontrôlés de nous-mêmes, mais tellement beaux et tellement légers que nous ne pouvions plus revenir en arrière. Il s’avéra que ce fut une bonne chose, que toute cette recherche n’avait pas été veine et que l’on n’avait pas fait ça au hasard. Je veux dire que l’on comprit plus tard que cette idée n’était pas due à un manque d’imagination de notre part, et qui nous aurait obligé à dénicher un objet fantastique des serres du passé. Non. Nous avons compris après que le besoin était en nous de comprendre les choses, de les éprouver par nous-mêmes, afin de les ressentir vraiment et de porter un dernier hommage aux disparus avant d’aller de nouveau vers l’avant. Les choses étaient ainsi et d’ailleurs je me souviens parfaitement de l’enchaînement des évènements que je vous raconte. Simplement, il est nécessaire (pour que vous compreniez bien la portée de l’histoire) que je vous commémore aussi, non pas uniquement les faits, mais également le contexte dans lesquels ils se sont produits et tout ce que nous avons, nous, traversés durant cette période. Car ce fut, croyez-moi, une période riche en émotions, et nous avons souffert comme il n’est pas possible de l’imaginer.

L’enquête sur Mme la Folle a avancée rapidement. Après la mort de Mme Legrand nous avions le champ libre. Le meurtrier présumé avait été arrêté. Nous avons commencé par établir un planning très précis qui établissait entre nous les horaires de filature et les lieux de rendez-vous pour se donner les dernières nouvelles. On se prenait très au sérieux. C’était comme au cinéma. Nous sommes tous de véritables acteurs. Qui s’ignorent pour la plupart mais nous, on ne s’ignorait pas. On ignorait la réalité des adultes. Tout le contraire. On a donc commencé par la suivre, noter précisément les horaires de ses allées et venues, enfin tout y passait. Et donc comme ça on en est arrivés à la conclusion que quelque chose de très suspect se tramait dans la cervelle de cette femme. Vraiment. Les heures correspondaient tellement exactement à chaque fois qu’on fut obligés de faire correspondre nos montres à la seconde près. Très précis donc. On a comme ça fonctionné au moins deux semaines avant de s’aventurer vers autre chose que de la simple filature. Parce que faut pas croire, ce n’est pas parce que Mme Legrand avait disparue qu’on était devenus tout à coup les pros de l’enquête et du camouflage. On a mis du temps à passer réellement à l’action. Et puis en plus, on n’avait pas trop d’idées sur la chose.

Frédo a directement été écarté de l’affaire. Forcément, c’était sa famille. C’était pas trop possible pour nous de lui faire confiance, pour être sûr qu’il le répèterait pas, donc on a préféré le mettre à l’écart de la bande, on l’a expulsé pour « raison d’un autre ordre », ça sonnait bien, et puis c’est tout, il a arrêté de traîner avec nous. C’était un peu embêtant parce que ça nous faisait une personne de moins. On était trois. Mais c’était suffisant en ce qui concerne la surveillance et là-dessus on n’a pas eu trop de problèmes.

Le tank a été le témoin discret de bien des choses. On peut dire qu’il a tout su de l’histoire, il venait du passé mais c’est lui qui nous a dicté la conduite à tenir et les expériences à avoir. On l’a vu comme un repère pour nous guider dans ce qui nous semblait être une enquête vers l’inconnu. Le passé est une chose étrange, je veux dire, on ne le connaît jamais tout à fait, et on ne sait jamais tout à fait quelle est son emprise réelle sur notre présent. Pour cela, on a dut travailler à l’ébauche d’un retour vers ce que l’on ne connaissait pas, des histoires passées inconnues, et aux valeurs inestimables. Nous avions, nous, pas grand-chose à faire dans tout ça. Je veux dire que tout ça n’était que des choses très lointaines, et aux dimensions qui nous dépassaient totalement. Pourtant, nous y sommes allés. Avec toutes nos peurs. Et nous y avons été en connaissance de cause. En sachant que, peut-être, la folie nous submergerait, et qu’on en ressortirait pas indemne. Pourtant, pourtant, nous y sommes allés.

La première expérience qu’on a voulu faire avec le tank, pour qu’il nous explique un peu mieux de quoi il s’agissait, ça a été de voir ce qu’il était vraiment capable de donner quand on le mettait à l’essai. Pour cela nous sommes retournés, peu de jours après le jour de la crémaillère, dans la remise fermée et détentrice du grand savoir. Je veux dire par là que déjà elle était pour nous l’endroit où en apprendre encore plus, et c’est d’ailleurs pour ça qu’on y est retournés aussi vite. Premièrement, ce tank, il était génial par fonction. Un barbecue ça veut dire fêtes, soirées, grillades, rencontres, sourires. Ça veut dire tout ça et on le savait bien, donc on était très intéressés de premier abord par cet objet-là. Ensuite, en plus de ça, il avait une allure extraordinaire. C’était vraiment un barbecue du tonnerre, un qu’on ne rencontre qu’une fois dans sa vie. Trop génial, en deux mots.

La première chose à faire, et qu’on a faite, c’était de l’essayer. Donc on avait ramené de chez nous plein de morceaux de carton, de papier, de journal, de bois en tout genre, des mouchoirs usés, des boites de camembert vides, des rouleaux de papier alu ou de film plastique dévidés, des feuilles de brouillon utilisées et à jeter, enfin, tout ce qui nous était passé sous la main et qu’on avait jugé, que ça, oui, ça pouvait flamber. Donc on a ramené tout ça avec nous, là dans la remise. Et une, deux, une, deux, les aller-retours dedans-dehors-dedans pour passer tout ça sous les planches, et deux, deux, deux, deux pour compter les allumettes qu’on avait groupées par paires. On avait donc amassé là des quantités incommensurables et incroyables de tout et n’importe quoi, un fouillis extraordinaire qu’on avait entreposé comme dans une caverne d’Ali baba. De fait, c’était notre trésor à nous. Et on y tenait comme à la prunelle de nos yeux.

Les yeux d’ailleurs nous en tombèrent lorsque tout ça a prit feu. Bien oui, parce que nous on avait mis tout ça bien serré dans l’écuelle propre de notre ami l’Ancien, et donc on avait cramé une ou deux allumettes pour voir. Et donc, on a vu. Ça fait, pschitt, ça a fait une flamme, qui a grossi, qui a rampé, et puis, qui a décru, et puis qui s’est éteinte. On n’avait pas la technique, et, forcément, dans ce condensé de fibres de bois, pas un seul gramme d’air, pas de feu, pas de barbecue. C’était mort. Vu qu’on était tous là, on n’avait pas beaucoup d’espace, et donc, forcément, on se gênait tous un peu. C’était, je vous rappelle, avant que Frédo se fasse radier du barreau.

Il y a eu donc un deuxième essai, puis un troisième, puis un quatrième, et c’est sur celui-là qu’on a fait notre très géniale découverte. Dans cette remise, bien sûr, en plus de nous et du tank, il y avait plein d’autres trucs, qu’on n’avait pas très bien regardés (forcément, notre tank nous avait tapé dans l’œil), mais qui étaient bel et bien là, en position, prêts à l’attaque. Garde-à-vous, soldats, bien droits sur vos étagères, à l’assaut ! Alors tout à coup un des objets, en l’occurrence une bouteille de plastique verte, s’est renversée à cause de tous nos mouvements dans tous les sens, et donc, ça s’est renversé très exactement dans le fournil, et même très exactement au moment où on avait jeté pour la quatrième fois nos précieuse allumettes, donc très précisément dans les flammes. C’est là qu’on a eu peur. Très peur.

Ça a fait premièrement comme une flamme verte, qui bouillonnait de l’intérieur comme un être vivant. De la fumée épaisse, je veux dire, presque grise ou bien noire, mais verte sur les reflets, et qui a rapidement disparue pour laisser place à une autre fumée, bien grise celle-là, et qui s’est élevée toute droite du pétrin comme une baguette sortant d’un four. Elle a trouvé dans le toit un espace pour servir de cheminée, et elle a continué sa course comme ça vers le ciel, toute tendue, toute préoccupée par son ascension aux nuages, sa vraie matière, ses frères en quelque sorte. Le problème, c’est que déjà la fumée verte avait dégagé une odeur affreuse et impossible, irrespirable, et elle avait disparu parce que, tout simplement, elle s’était diluée dans notre espace à nous, celui dans laquelle nos bouches aspiraient de l’air précieux et primordial. Alors, comme ça, nous avons tout à coup compris qu’au milieu de cette caverne d’Ali baba, au milieu de tous ces trésors, au milieu de toutes ces merveilles amassées au lourd prix d’un va et viens dans la terre et sous les griffes du bois, la denrée la plus rare et la plus précieuse, c’était la plus évidente et la moins visible : l’air. Tout à coup nous avons compris la valeur de chaque seconde. Tout à coup chaque seconde s’est transformée en fleuve, et nos yeux, d’ailleurs, voguaient aussi, mais eux, ils ne savaient pas nager, ils se noyaient, ils appelaient à l’aide, encore et encore, mais bien sûr, dans ce langage muet des yeux, au milieu de la fumée verte, personne n’entendait, personne ne venait, simplement cette fumée droite qui sortait par là-haut comme une haute flèche grise, et qui était aux vues de tous mais que personne ne remarquait semblait-il, parce que tous étaient trop préoccupés par leurs propres existences pour se rendre compte que là, ici, à côté, des atrocités étaient commises.

Très rapidement nous nous sommes sentis comme dans un four, un espace fermé à la proie des flammes et qui consumait lentement nos corps. Et cette fumée qui sortait par en haut. Cette fumée devant tous. Et tous, qui ignoraient.

Alors, on a été forcés d’agir par nous-même. Nous sommes tombés comme des masses, entassés comme des poupées de porcelaine blanche, mais qui ne souriaient pas, qui ne souriaient plus et pour cause : tout cela n’avait plus rien d’hilarant. Nous étions comme ça, tous en tas, des corps mêlés sous l’enclume de la mort. Nous étions presque inconscients, mais nous vivions encore. Nous étions tous les quatre là, et le toit nous parut alors comme noir, comme le couvercle qui fermerait le monde, qui fermerait la vie, qui fermerait tout et tout autour de lui n’aurait plus aucun sens. Le couvercle d’un corbillard noir dans lequel nous serions des corps blancs, une fosse commune aux innocents amassés. C’était très exactement comme ça.

Puis, la lumière. La porte fracassée. La voix d’un être cher. Les larmes. La peur qui disparaît. Qui s’éteint. Et le monde qui bascule dans les bras de la mère à genoux. Et le noir. Je ne me souviens de rien à part ça. On m’a raconté par la suite ce que je vais vous rapporter, c’est à dire qu’on nous a apportés directement à l’hôpital tous les quatre, et qu’on y est restés quatre jours.

Et puis après ça, on a été fortement punis. C’était à prévoir il faut dire. Les Grenadiers ont bazardés directement cette vieille remise qui devait dater d’au moins deux générations d’habitants du quartier, et ils l’ont remplacée par une toute neuve, avec plancher intégré et infracturable, verrou solidement verrouillé, et tank soigneusement enfermé. Et à l’intérieur ils ont réorganisé tout leur bazar rangé qui avait causé notre perte. Ce n’était pas notre faute. Eux ils n’ont pas compris ça, et ils n’ont pas compris que nous, dans l’histoire, on était innocents. On a été punis injustement, moi je vous le dit.

C’est donc ainsi, je reprends les choses clairement pour que vous arriviez à suivre, qu’on a découvert l’apnée. Je veux dire, l’apnée véritable. Celle qui nous fait frôler la mort. Frédo, lui, il était pas comme nous. L’âge peut-être, mais pas seulement, puisque moi à son âge j’étais encore ce que j’étais alors, et ce que je suis maintenant. Donc ce n’était pas la raison qui expliquait sa différence. Il n’était pas comme nous, c’est difficile d’expliquer pourquoi. Peut-être que sa solitude renfermée pendant les années précédant notre arrivée l’avaient privé de ce goût du risque. Ce goût de l’exceptionnel. Je ne sais pas. Il n’était pas anormal, au sens où c’était quand même un type bizarre mais compréhensible dans ses agissements. Simplement, il appartenait à autre chose. Sa mère peut-être, à force d’être devant lui comme une image de l’être humain, lui avait fait comprendre certaines choses. En tout cas il est parti quand on lui a dit de le faire, et il est revenu quand on lui a dit de le faire.

Nous avons continué l’enquête sur Mme la Folle pendant un certain temps, je ne saurais en fait pas dire exactement parce que toutes les notes qu’on a prises à ce moment-là ont été brûlées pour éviter les embrouilles.

Ça marchait plutôt bien ces enquêtes, jusqu’à ce soir précis que je dois vous raconter. C’était en novembre. C’était moi qui était de garde à ce moment où les faits se sont déroulés, donc je peux vous décrire ça très bien puisque ce n’est pas quelqu’un qui m’a rapporté ce qu’il avait vu, mais c’est, très exactement, ce que j’ai vécu moi-même.

Mme la Folle est sortie à son heure habituelle, je sais plus exactement laquelle c’était mais ça devait être environ six heure. Il faisait bien sûr déjà nuit. Pas exactement nuit noire puisqu’il y avait les lampadaires. C’était pour être très précis une nuit « pie », et la route faisait alors comme un cheval de trait, bien large d’épaule, bien souriant, et qui attendait là sans rien faire. Comme moi. J’attendais, faut dire que la filature c’était surtout ça, de l’attente, et donc comme on devait attendre mais qu’on savait très exactement à quelle heure allait commencer le spectacle, en attendant, on n’ouvrait pas trop les yeux et on rêvait à autre chose. Ce fut ma première erreur. La deuxième fut qu’en plus de n’être pas spécialement attentif, je m’étais placé pas loin d’une tache de lumière pour pouvoir me dire que je n’étais pas si loin que ça de la clarté et pas tant à l’ombre que j’en avais l’air. C’était juste une question d’estime de soi-même. Je n’étais pas loin du lampadaire, et donc je n’étais pas loin d’être facilement identifiable. Et bien sûr, comme je ne regardais pas, on m’a identifié.

C’était Frédo. Il m’avait repéré depuis la fenêtre de sa chambre, là-haut, et il m’avait observé attendre là sans rien faire. Bien sûr il a tout de suite compris de quoi il s’agissait. Il s’en doutait je pense, et même c’était ça qu’il craignait à mon avis. Il savait parfaitement de quoi nous étions capables. Et pour cause. Il a donc préféré prendre les devants. Je crois que c’était peut-être la première fois de sa vie qu’il prenait une vraie décision. De ces décisions qui vous restent sur la mémoire longtemps. Très longtemps. Trop souvent. Mais qu’on doit prendre quoi qu’il arrive, et qu’on doit respecter par la suite pour avancer toujours tout droit. Il a avancé comme ça tout droit, lui, il n’a pas changé de direction après ce soir-là, il est resté fidèle à ce qu’il avait choisi, il a pris sur lui les conséquences qu’ont eus ses actes. C’était un héros. Notez bien. Un héros. De la meilleure trempe.

Il est comme ça arrivé tout droit vers moi. Depuis la maison. Moi je ne l’ai pas du tout calculé. Mme la Folle n’était pas encore sortie, et d’ailleurs, son heure n’était pas encore venue. Il est arrivé donc derrière moi comme ça sans crier gare, et il m’a fait « je vous aide pour votre enquête. Je vous donne tout ce que vous voulez ».

C’est ainsi qu’il a collaboré. Il était notre espion interne et il nous a même fourni encore plus d’informations qu’on n’en aurait jamais souhaitées.

C’est juste après ça que les choses ont mal tournées. Mme la Folle est sortie dehors, à l’heure habituelle. Seulement, bien sûr, avec tout ça moi, je ne regardais plus. L’arrivée de Frédo m’avait tellement étonné faut dire que je savais plus trop où j’en étais, et s’il fallait où non laisser tomber la filature de ce soir pour aller prévenir les autres. Ça m’a semblé tellement louche que j’ai pensé comme ça que Mme la Folle m’avait repéré et qu’elle avait envoyé le morveux pour me faire prendre. Ou tout simplement pour vérifier si j’étais bien là pour la surveiller. C’est pour ça que de suite, j’ai répondu à Frédo « je ne sais pas de quoi tu parles », j’ai dit ça dans un souffle, parce que l’autre disjonctée était tout près de là, mais déjà c’était trop fort (elle avait une ouïe de chien faut croire, un véritable rapace) et elle s’est retournée vers nous deux. Là, moi, j’ai senti mon visage devenir comme givré, mais givré liquide, et ça faisait comme un masque sur ma peau qui était là contre ma volonté et que je ne pouvais pas enlever. Et puis je voyais les gens comme des métronomes qui battaient en même temps que mon cœur, dans mon ventre. C’était une mécanique nouvelle qui organisait la terre. Il n’y avait plus de secondes, plus de temps, simplement la terre tournait autour de ces battements secs, comme des coups de couteaux dans mon sternum palpitant, et qui se répétaient sans cesse, d’une manière incontrôlée et imprévisible. Certains étaient longs, d’autres étaient courts, d’autres formaient de grands enchaînements saccadés. Toutes les traditions de la terre ont ainsi défilées devant mes yeux, comme si ce bref instant avait réveillé en moi la source de l’inspirations des plus grands sages, créateurs de tribus sacrées et détenteurs du secret de la vie. Moi, le seul secret qui semblait m’avoir été révélé, c’était qu’il était évident que Frédo n’était pas de mèche avec sa mère.

Quand elle l’a vu ses yeux sont devenus noirâtres, comme une eau qui devient boueuse après un remous en bas-fond, et elle s’est comme ça retournée à demi, avant de s’élancer vers nous dans un mouvement atrocement prévisible. Elle était vraiment effrayante à voir. Quand elle est arrivée auprès de nous, c’est à peine si elle m’a jeté un regard. Elle a attrapé Frédo par l’oreille, puis elle l’a embarqué avec elle. Il était d’une blancheur vitreuse. Moi, je suis resté là encore un moment sans bouger. Mes muscles de toute manière avaient été anesthésiés. C’est là que j’ai entendu les cris. On s’en doutait pas, nous, que Frédo vivait ce genre de truc chez lui. Les coups pleuvaient. Ça m’a surpris sur le moment, mais après j’ai compris que c’était ça qui expliquait son air de chien bâtard qu’on avait tout de suite remarqué, et je me suis trouvé bête de ne pas avoir compris ça plus tôt. D’ailleurs ça expliquait peut-être aussi qu’il veuille comme ça nous être utile. A partir de là j’ai compris le potentiel énorme qui était caché chez ce type, et j’ai été prévenir les autres.

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