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La naïveté féconde – Partie 4

L’arme. Le fait de tuer. Qu’importe l’arme. L’arme avait été enclenchée. La sécurité avait été mise de côté, pour ne plus risquer qu’elle vienne empêcher le coup de partir, et les coups pouvaient, dès à présent, fonctionner à répétition.

Peu à peu chez les Grenadier, les choses n’ont plus été les mêmes. Le couple s’est disloqué. Comme si l’homme et la femme ne pouvaient plus cohabiter. La cohabitation d’ailleurs avait déjà donné, dans le passé, et le mensonge, la trahison, les meurtres, tout cela avait fait que l’on ne pouvait plus se mentir à soi-même, on ne pouvait plus faire semblant, et de nos jours, on était forcé au dialogue. Les choses se sont envenimées très vite. Plus rien n’était plus pareil. Nous n’avons pas tout de suite vu la différence. Cela ne nous concernait pas, après tout, pas du tout même, et les gens pouvaient se déchirer autant qu’ils le voudraient, tant que l’on ne s’en prenait pas à nous personnellement, cela ne signifiait rien. Cela n’avait pas la plus minime importance. Et même, cela avait d’autant moins d’importance que nous n’étions que des passagers sur le cours de l’histoire, et qu’on était bien incapables d’y changer quoi que ce soit, donc, par conséquent, on ne fait rien, c’est logique, et même, c’est rationnel.

Le couple Grenadier a ainsi évolué vers ce qui a causé sa perte. Nous, on ne s’est pas impliqués dans l’affaire. En tout cas pas tout de suite. Le couple Grenadier s’enlisait dans sa guerre des tranchées et personne ne savait bien comment tout cela allait finir. Ils ont commencés à avoir une conduite bizarre. Je veux dire qu’ils commençaient à avoir des attitudes qui ne leur ressemblaient pas, et des habitudes qu’ils n’avaient jamais eues. A croire que les habitudes sont toujours ce qui nous a fait voir la vérité en face. Mais c’est comme ça que se sont passées les choses, et pour Mme la Folle comme pour les Grenadier, ce sont les habitudes qui nous ont parues suspectes. Pour Mme Legrand je ne me prononce pas parce que je crois que c’est elle qui a mieux compris les choses que nous, et qu’elle a devancé toute l’histoire. Je veux dire par là que selon moi, ce n’était pas un hasard si elle se trouvait là ce soir-là, je veux dire au parc devant nous, et ce n’est pas un hasard si elle nous a semblé attendre de nous quelque chose. Elle a tout simplement compris ça avant tout le monde et elle a préféré ne pas avoir à attendre son tour.

Pour les Grenadier, ce fut différent. Notre enquête sur la Folle avait bien avancé déjà. On avait même repris à ce moment-là Frédo à notre service, et ça avait démultiplié nos capacités si bien qu’on savait déjà presque tout ce qu’on avait besoin de savoir sur elle pour passer à l’action. Mais ça, c’est pour plus tard. Pour l’instant je vous raconte les Grenadier, et ce n’est déjà pas si mal. Ils ont donc, je vous disais, commencés à être intrigants. Je veux dire par là qu’ils ont commencés à exciter notre curiosité et que, comme notre enquête sur la Folle touchait à sa fin, on a commencé à s’intéresser sérieusement à eux. Le plus étrange c’est que de toute évidence, ils s’en sont aperçus mais ne l’ont pas évité. Une sorte d’appel au secours. Pourquoi pas. On y a répondu en tout cas, à cet appel de détresse, et on leur a donné ce qu’ils demandaient. C’était la seule chose à faire.

Premièrement, parce qu’il y a un début à toute chose, ils ont commencés à nous inviter pour le goûter. Faut dire que depuis la disparition de Mme Legrand, on n’avait trouvé personne d’assez gentil pour la remplacer. Donc ils nous ont invités, d’abord de manière occasionnelle, puis tous les jours, à prendre chez eux, devant la télé et sur le canapé assis comme des pachas, quelques gâteaux et deux ou trois verres de jus de fruit. Bien sûr, ça ne valait pas les gâteaux à la cannelle.

Au sein de la maison Grenadier, c’était un peu le temps de la trêve, organisée autour d’un intérêt commun à trouver une solution au problème qu’il n’était plus possible de déguiser. La solution, c’était nous. Enfin, ce fut nous, mais ça aurait pu être n’importe qui. Mais simplement les choses ont fait que ce fut nous. Quand on voit comment ont fini les choses, je veux dire pas seulement pour eux mais aussi pour Jimmy, c’était quand même une sale affaire. Jimmy, pour que vous compreniez bien, c’était notre ami à moi et mon frère, et qui faisait qu’avec Frédo on était quatre. Il y a comme ça des fois où le peuple se venge de lui-même.

Les Grenadier ont comme ça été très gentils. Trop gentil. Ça devenait vraiment lourd. Ils avaient en plus aucune raison de l’être, ils n’étaient pas nos grands-parents, ils n’étaient pas de notre famille, ils étaient… rien. Ils étaient rien, voilà, c’est ça qui les a tués, et c’est ça qui a tué tous les autres. Et c’est ça qui nous fait peur à nous tous.

Ils ont un jour comme ça dépassé les bornes de la gentillesse. Avec Jimmy. Il ne nous en a parlé que quand déjà les bornes avaient été largement franchies. Je crois peut-être que ça a duré deux ou six mois ce jeu-là, ce jeu de con auquel s’amusait l’autre tâche de M. Grenadier. Je ne vous fais pas un dessin. Pauvre détraqué mental, s’en prendre à un gosse, mais vraiment ça me donne envie de tout foutre en l’air.

D’ailleurs, quand enfin Jimmy à sorti sa langue, c’est ce qu’on a fait, de tout foutre en l’air. Ça a été un jeu d’enfant : on avait été à bonne école. Le passé nous apprend comme ça des trucs toujours réutilisables, et comme ça a déjà été fait, on a aucun remord de les employer de nouveau. C’est le fonctionnement de base de la conscience.

Donc, on a été voir de nouveau notre ami le tank. Ça faisait un moment qu’on ne l’avait pas vu d’ailleurs, notre travail d’investigation envers Mme la Folle puis envers les Grenadier avait fait qu’on l’avait entièrement oublié. On a été le voir dans sa remise, dont on avait réussi finalement à percer les failles, et dans laquelle on pouvait pénétrer sans problème. Et puis on lui a demandé quoi faire. Comment se venger de toute cette injustice faite aux innocents, depuis toujours. Alors, il nous a dit. C’était simple. Il nous a dit et on a écouté.

C’est Jimmy qui a ouvert le feu. C’était sa vengeance à lui. On l’a laissé faire. On a trouvé le tank dans la remise et on a réussi à retrouver le flacon vert qui avait provoqué cette réaction bizarre. Celui qui était tombé sur les flammes et qui nous avait presque tués. On en avait réchappé. Mais là, plus question de laisser le droit à l’erreur. Ce n’étaient plus des innocents qui serraient les victimes. Plus du tout. Ce serait bien différent de la fois où, dans le parc, on avait fait son compte à Mme Legrand. Cette fois ce serait de la vrai justice divine, qu’on administrerait, nous, parce-que nous, on savait ce que l’on faisait. Et pour cause, on avait nous-mêmes déjà enduré tout ça. On avait été les premiers touchés, les premiers anéantis par la stupidité du monde. Alors, bien sûr, on avait le droit à la justice et à notre propre vengeance. Et c’est ce qu’on a fait. On a vengé Jimmy. En premier lieu.

Une fois qu’on a trouvé le produit qui servait à tuer, on a dut commencer par boucher toutes les bouches d’aération de la maison Grenadier. On a été vite, dans la nuit du soir. On a fermé ça avec des journaux et du scotch. Rapide. Comme une guêpe.

Les Grenadiers dormaient déjà, dans leur lit, dans leurs rêves. Ça a été mieux comme ça. Ils n’ont pas vu la mort arriver. Ils sont morts comme des anges. Des séraphins dans les bras de Morphée. Ça a fait comme la fois où on avait mis de la dynamite dans la fourmilière de Mme Legrand. Sauf que là, c’était pour de vrai. On avait tout prévu. On a d’abord placé le tank dans le garage. En dessous de la chambre où dormaient le couple justement. On a bourré le tank avec du papier, mais pas de trop, pour ne pas faire la même erreur que la première fois. Mais il y a autre chose qu’on n’avait pas prévu. Peut-être Jimmy avait-il, lui, calculé ça d’avance. Peut-être avait-il su ce que serait le poids de la conscience sur ses épaules. C’est lui en tout cas qui a choisi l’angle exact où l’on devait placer le tank, et c’est lui qui nous a dit de nous mettre à l’abris bien plus loin que ce qu’on avait prévu, encore au-delà de la route, et c’est lui aussi qui a voulu finir ça tout seul, sans nous et sans personne. Il avait un sacré courage. Faut reconnaître les choses comme elles sont.

On a donc déposé le papier dans l’écuelle du tank de guerre, et on a allumé ça avec des allumettes. Ça a très bien flambé. On a rajouté dessus du petit bois, de la cagette. Pour que ça fasse de grandes flammes. Pour que ça brûle bien et longtemps. Puis on a laissé Jimmy aux commandes, armé de sa bouteille de plastique vert, et nous on est partis, loin, derrière les buissons du jardin, encore plus loin de l’autre côté de la route, dans mon propre jardin, au pied de l’érable gigantesque. De là, on n’y voyait plus rien. On apercevait même plus la porte du garage. C’est alors Frédo qui a eu l’idée. On est tous les trois montés dans l’arbre. Sur les branches centrales, bien larges comme des fauteuils. Ça faisait comme un spectacle monté juste pour nous. On voyait très bien Jimmy. Il a ouvert le flacon. Il a laissé le bouchon tomber par terre. Puis il a refermé avec soin la large porte. On le voyait toujours un peu par les vitres du haut. Il est resté près de la porte un moment. Je crois qu’il vérifiait l’étanchéité des rebords. Puis, toujours sa bouteille à la main, il s’est dirigé vers le tank. Les flammes étaient toujours là. Elles éclairaient la scène. C’est pour ça qu’on a parfaitement tout vu. Cette lumière jaune dans la nuit c’était comme un phare. Impossible à rater. Une lumière brillante face à l’immensité de l’obscurité où nous nous trouvions, et éclairant une mer dans laquelle, depuis longtemps, nous nous étions perdus.

Jimmy a approché son visage des flammes, il est apparu alors comme presque un gamin. Un môme, pas même cinq ans. Son visage était presque blanc, éclairé par les flammes. Il a alors tendu sa main, bien haut, au-dessus du pétrin du tank. Il l’a tendu comme ça et nous on a regardé sa main fermement crispée. Et alors c’est mon frère qui a compris ce qui allait se passer. Juste derrière, derrière à vingt centimètres du tank, c’était la vieille bombonne de gaz du réchaud qui se trouvait là. C’était sa place dans le garage. Mon frère a hurlé. Lui et Jimmy étaient du même âge.

Puis on a vu la main qui s’inclinait lentement. Et puis, le feu d’artifice. La maison Grenadier avait pris tout à coup des allures de fourmilière géante. Et Jimmy qui jouait la fille de l’air.

Pour Mme la Folle, ça a été différent. On a fait les choses plus en douceur. On savait tout de cette femme. Ses peurs les plus intimes, on les avait devinées sans qu’elle ne les soupçonne elle-même. Elle était une folle, mais elle était une folle cernée. On pouvait tout faire d’elle, tout ce qu’on voulait. On pouvait prévoir chacun de ses mouvements et chacune de ses pensées. On pouvait l’emmener dans un repli d’elle-même pour pouvoir mieux l’en débusquer amoindrie et terrifiée, on pouvait la faire trembler à l’idée de ne plus pouvoir décider de ce qui allait advenir d’elle.

On l’a ainsi pourchassée plusieurs mois, d’abord par à-coups, puis de plus en plus intensément, et de plus en plus précisément. Plus on avançait dans notre guerre ouverte, et plus elle nous délivrait des part d’elle-même que l’on ne connaissait pas encore. Elle fut bientôt comme une bête traquée et qui ne sait plus quelle direction prendre pour échapper enfin. Elle avançait en zigzags, comme un lapin sous les coups du chasseur, et notre guerre psychologique battait son plein. Elle fuyait de toutes les forces de son âme, elle courait éperdument, mais contre nous, elle ne pouvait plus rien. Elle le savait.

On lui a fait subir les pires menaces, penser les pires atrocités, croire l’invraisemblable, perdre tous les repères du monde. Elle avançait dans un monde flou et incorporel. Les choses n’avaient plus aucune consistance. Le vrai s’était mêlé au faux, la réalité aux mensonges, la logique à l’irrationnel. Rien dans son monde ne tenait plus debout, et c’est tout un être qui s’effondrait entre les murs clos de ses tempes. Un roi en déperdition, sans royaume. Elle s’est éteinte d’elle-même. Comme rongée par sa folie. Une horloge au fonctionnement immuable qui se détraque soudain, dans un dernier cliquetis, et qui s’arrête.

La folie, la vraie folie du monde, l’avait finalement emportée dans son doux murmure, son songe étrange. Elle fut incinérée comme elle l’avait elle-même demandé, consumée par le feu, par les flammes.

Quand la cérémonie a été finie, quand moi et mon frères sommes enfin sortis au plein air, que nous avons retrouvés les arbres qui s’élevaient tout droits vers le ciel, qui brandissaient leur poings de feuilles vertes, je me suis dit que la vie était une sacrée saloperie pour donner si bien le change, mais qu’il fallait continuer, tout de même, à être naïf et à croire en l’homme. Car sinon c’était perdu d’avance et moi, ça, je ne pouvais le croire.

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